Les inondations, toutes et tous concerné.es ?
Par Augustin De Longueville
Lors de notre mission de sensibilisation sur les enjeux d’inondations, nous sommes amenés à rencontrer énormément de citoyens et citoyennes, que ce soit en stands, en réunion, ou à des salons du bâtiment. Pour démarrer la discussion, nous commençons classiquement par demander aux visiteurs s’ils se sentent concernés par les inondations. Et telle une ritournelle bien rodée, nous les entendons nous répondre que non, qu’ils habitent en hauteur.
Ont-ils tort ?
La question du risque
Bien évidemment, cela dépend de la compréhension de la question, et nos interlocuteurs pensent d’abord en termes de risque. Quand on leur demande s’ils se sentent concernés par les inondations, ils entendent « Avez-vous déjà subit des inondations ? » et bien souvent (et heureusement !) ils n’en n’ont jamais vécu.
Pourtant, les statistiques sont là : 31% des citoyens wallons habitent en zone à risque (www.awac.be). Mais malgré ce chiffre, le risque perçu reste lié et à la mémoire collective (combien de fois n’entendons-nous pas aux infos la phrase « on n’avait jamais vu ça ici »), et au risque visible, soit le bord des cours d’eau.
Or, Quand on parle de zone à risque, on parle de probabilité d’être inondé, on parle des zones de débordement potentiel, et on parle également des zones à risque d’inondation par ruissellement (qui peuvent se trouver bien haut sur le territoire !).
De plus, est considérée comme à risque une zone qui n’a qu’une chance d’être inondée sur 100, chaque année. Il est donc tout à fait probable que de « mémoire d’homme », le territoire à risque n’ait jamais été inondé, si cette mémoire remonte à quelques dizaines d’années auparavant. Ce risque peut paraître rare, mais il serait intéressant de savoir le nombre de personnes qui accepteraient consciemment de vivre dans un logement où, chaque premier janvier, elles devraient lancer un dé à 100 faces, avec une face représentant l’année où une crue les touchera : BAM, 40cm d’eau au rez-de-chaussée, et la cave entièrement inondée.
Source : Référentiel. Constructions et aménagements en zone inondable. Ediwall.
Légende : Ce tableau représente la légende de l’aléa inondation en Wallonie, soit la propension d’une zone à être inondée.
La période de retour correspond à la probabilité annuelle qu’une inondation se produise (une chance sur 25, 50 et 100).
Celle-ci est croisée avec la hauteur d’eau et donne le niveau d’aléa.
Pour ce qui est du risque, il y en a donc une méconnaissance générale, dû au fait que la temporalité des inondations est assez élevée par rapport à notre vie, et donc à notre mémoire.
S’il on n’est pas à risque, sommes-nous concerné.es ?
Si l’on revient maintenant à notre question initiale, nos interlocuteurs ont-ils tort de ne pas se sentir concernés par les inondations, notamment s’ils habitent dans les hauteurs ?
Pour cela, il faut dézoomer de la zone inondable, et prendre la rivière à l’échelle de son bassin versant. A cette échelle, on peut diviser notre bassin en 3 zones, qui ont chacune leur importance en matière de gestion des inondations.
- La zone de production, ou zone source : C’est la zone qui ne fait que « produire » du ruissellement. Tout ce qui ne s’infiltre pas, se retrouve dans les ruissellements (nb : les zones urbanisées sont de gigantesques zones de production par défaut, car le sol y a été imperméabilisé).
- La zone de transfert : Le ruissellement est déjà présent, et va se concentrer et s’accélérer dans certaines zones (un fossé, un champ, une rue, un chemin forestier, etc).
- La zone de dépôt : En fond de vallée, c’est le point bas où l’eau s’accumule en cas d’inondation.
Pour agir à l’échelle du bassin versant, on priorisera les actions en fonction de la zone. C’est de cette manière que l’on favorisera l’infiltration en zone source, on essaiera de temporiser et de ralentir le flux en zone de transfert, et on finira par diriger et évacuer l’eau en zone de dépôt.
Sommes-nous donc toutes et tous concerné.es par les inondations ? La réponse est oui. Car nous faisons tous partie d’un bassin versant, et avons donc toutes et tous un rôle à jouer. C’est notamment ce que l’on appelle la solidarité amont-aval : chaque action compte, et les efforts réalisés en amont ont un impact sur la diminution des dégâts à l’aval. Cela se joue à l’échelle des communes en aval l’une de l’autres, mais également à l’échelle des quartiers.
Dès lors, quand on habite « dans les hauteurs », il est important d’essayer d’infiltrer l’eau là où elle tombe. C’est ce qu’on appelle la gestion intégrée des eaux pluviales, ou GIEP pour les plus calés.
L’objectif sera toujours le même : infiltrer à la parcelle, ou au moins ralentir le flux.
Quelques exemples d’aménagements :
La citerne de rétention
Elle permet un stockage temporaire de l’eau de pluie, avec un débit de fuite limitant les chances de débordement de l’égouttage, et/ou du cours d’eau en contre-bas. Bien sûr la sortie à débit régulé peut-être placée à une certaine hauteur, de façon à garder un stockage permanent d’eau de pluie, à des fins ménagères ou jardinière.
La mare
Au niveau du jardin, une mare tampon peut également être un outil de retenue. On peut prévoir un niveau permanent (à l’aide d’une bâche), et laisser un niveau supérieur non bâché, qui permet un stockage temporaire et une infiltration lente. De plus, creuser une mare c’est inviter la biodiversité dans son jardin ! Vous avez un projet de mare ? Quelle chance, le CRSenne donne régulièrement des conférences sur la création et l’entretien des mares. Suivez-nous sur les réseaux pour rester informés, ou bien contactez-nous directement.
La Noue et le jardin de pluie
La Noue et le jardin de pluie sont également des aménagements que vous pouvez réaliser dans votre jardin, qui vont avoir pour utilité d’infiltrer l’eau. Ce sont des aménagements que l’on va par exemple placer à la sortie d’une gouttière qui a été déconnectée du réseau. Dans les deux cas, la petite dépression va permettre de stocker l’eau le temps qu’elle s’infiltre dans le sol.
Les haies
Comment parler de gestion du ruissellement sans parler des haies ? Elles peuvent être un outil de protection de l’habitat, en cas de ruissellement à travers votre terrain, ou un outil de protection des citoyens et citoyennes en aval, en limitant et ralentissant le ruissellement provenant de votre jardin. Car c’est comme cela qu’elles fonctionnent : en assurant une plantation dense, on crée une sorte de barrage au ruissellement qui en ralentissant, va diminuer la potentielle charge en sédiments (la boue va s’arrêter à la haie) et permettre une meilleure infiltration. Et même si la haie n’est pas positionnée sur un axe de ruissellement, composée de différentes strates et profondeurs racinaires, elle permet une meilleure infiltration de l’eau, et un meilleur accès à cette ressource. En bonus, la haie permet de lutter contre la sécheresse, et à nouveau, la nature vous dira merci.
Le parking perméable
On les voit déjà bien souvent dans des parkings publics, ou de sociétés privées, mais encore rarement chez les particuliers. Pourtant les parkings infiltrants existent depuis des dizaines d’années. Entre dalles alvéolées, tarmac perméable et graviers, il y en a pour tous les goûts.
Pour résumer
Chacun doit prendre conscience que nous habitons toutes et tous dans un bassin versant. Cette réalité fait que nous avons toutes et tous un rôle à jouer sur le cycle de l’eau, qui a été modifié par notre impact sur le territoire. Mais pour éviter un discours responsabilisant et individualisant, il faut également rappeler que l’emprise du territoire est également partagée avec les pouvoirs publics, les industries, et les entreprises agricoles. Ces acteurs ont les mêmes responsabilités que les citoyens, et souvent un impact potentiel plus important, car ils peuvent se permettre des ouvrages de plus grande ampleur. Ceci est d’autant plus vrai en zone de transfert et de dépôt, nécessitant des aménagements ne pouvant qu’être réalisés par les collectivités (de type bassin d’orage, fossés, et zone d’immersion temporaire).
Ensemble, agissons pour récupérer le cycle naturel de l’eau, pour des paysages infiltrants, pour des nappes chargées, et pour une diminution du risque d’inondation.
Quelques ressources supplémentaires
- Le référentiel à suivre en cas de projet immobilier pour une infiltration à la parcelle
- Le jardin résilient, outil d’infiltration et de lutte contre la sécheresse.





