Les grenouilles vertes en Belgique
Tout le monde connaît « la » grenouille verte, celle qui bondit dans l’eau à notre approche et qui anime le paysage sonore lors des chaudes soirées printanières. Pourtant, derrière cette image familière se cache une réalité bien plus complexe. En Belgique, il n’existe pas une seule grenouille verte, mais plusieurs. Entre espèces indigènes, espèces exotiques et hybrides, qui sont vraiment ces grenouilles que l’on croâââ si bien connaitre ?
Grenouilles vertes au pluriel… qui sont-elles ?
La Wallonie compte 13 espèces d’amphibiens indigènes. A côté des tritons et de la salamandre (ordre des urodèles), 8 espèces sont des grenouilles, crapauds ou rainette (ordre des anoures). Parmi ces espèces, les « grenouilles vertes » forment un groupe particulier : on y retrouve la Grenouille de Lessona (Pelophylax lessonae) et une autre espèce hybride que l’on retrouve sous les noms de Grenouille verte commune ou Grenouille d’Esculenta (Pelophylax kl. Esculentus – du latin esculentus = « comestible »). A ces deux taxons, il faut encore ajouter une 3ème grenouille verte non indigène et classée parmi les espèces invasives : la Grenouille rieuse (Pelophylax ridibundus).
Les grenouilles vertes ne portent malheureusement pas si bien leur nom vernaculaire, pour la simple et bonne raison qu’elles ne sont pas toutes aussi vertes qu’on le prétend (fig.1 et 2) ! C’est d’ailleurs ce qui complique parfois son identification sur le terrain, la tendance étant de la confondre avec sa cousine la Grenouille rousse (Rana temporaria).
Pour les différencier, il faudra porter son attention sur la zone temporale de la tête, derrière l’œil et autour du tympan. Si l’individu révèle une tâche foncée à cet endroit, tel un masque, il y a des chances qu’il s’agisse de la Grenouille rousse (fig.3). Pour aider à différencier les espèces, il conviendra également de se référer à la saisonnalité et au comportement de ces grenouilles. La Grenouille rousse est une espèce hâtive dont la reproduction est dite « explosive » : cela signifie qu’on la croisera en masse dès la fin de l’hiver en migration vers les plans d’eau pour s’y reproduire.
Après l’accouplement et la ponte, les adultes quitteront le milieu aquatique pour passer le reste de l’année dans leur habitat terrestre. Passé le mois de mars, nous ne les croiserons plus qu’occasionnellement, au contraire des Grenouilles. vertes qui débuteront alors seulement leur saison de reproduction qui s’étale jusqu’en juillet. Enfin, le mode de vie très aquatique des Grenouilles. vertes suffit à les différencier de notre Grenouille rousse qui préfèrera se déplacer, s’alimenter et se réfugier sous le couvert forestier ou dans les fonds de vallée.
Concernant la distinction des grenouilles vertes entre elles, la tâche est bien plus ardue ! En effet, les pelophylax ont toutes une peau relativement lisse, de longues pattes arrière nettement palmées, une ligne dorsale claire ainsi que des yeux rapprochés et proéminents (fig.1, 2 et 4). Nous constatons tout de même que la grenouille de Lessona est généralement plus petite (de 4 à 7 cm) et les mâles exposent des sacs vocaux blancs lorsqu’ils chantent, tandis que les grenouilles rieuses adultes peuvent être bien plus massives (jusqu’à 15 cm), avec des sacs vocaux plutôt grisâtres. Mais la grenouille verte commune, qui est une hybride, peut se rapprocher morphologiquement tantôt de la grenouille de Lessona, tantôt de la rieuse, ce qui rend la distinction quasiment impossible sur le terrain. Des oreilles habituées pourront certes reconnaître le chant puissant et saccadé de la rieuse, mais en dehors de ce critère distinctif en période de reproduction, il est ambitieux de vouloir identifier précisément l’espèce sans un examen approfondi de certains critères morphologiques (1) ou une analyse génétique. C’est pourquoi il est recommandé, lorsqu’on croise une grenouille verte sur le terrain, de l’enregistrer sur des applications d’encodage (par ex. observations.be) comme « grenouille verte indéterminée » ou « Pelophylax sp. », ceci afin d’éviter des encodages potentiellement erronés.
(1) Il est théoriquement possible d’identifier les trois espèces de grenouilles vertes sur des critères visuels, mais cela nécessite de manipuler les individus pour observer certains détails anatomiques. Pour rappel, ces manipulations sont interdites sans une dérogation spécifique obtenue auprès de la Région wallonne.
Farniente dans la mare : mode de vie des grenouilles vertes
Comme dit précédemment, toutes les grenouilles vertes ont une vie majoritairement aquatique. Les habitats qu’elles fréquentent préférentiellement sont généralement des plans d’eau permanents, bien ensoleillés et structurés par une végétation rivulaire relativement abondante. Mais elles sont globalement assez tolérantes concernant leur site de reproduction, aussi les retrouve-t-on dans une grande diversité de milieux aquatiques : mares, étangs, ornières, bras morts de rivière, canaux, bassins artificiels, etc. Outre leur activité nocturne, les grenouilles vertes sont également des espèces diurnes qui, contrairement à d’autres amphibiens, s’exposent volontiers au soleil. Les journées ensoleillées, on les retrouvera tantôt sur les berges du plan d’eau, tantôt sur une feuille de nénuphar, tantôt le corps presque entièrement immergé avec seulement les yeux en dehors de l’eau, tels des périscopes. A la moindre alerte, elles ont pour réflexe de plonger rapidement pour ne réapparaître que plusieurs minutes plus tard à la surface de l’eau.
Les grenouilles vertes sont relativement opportunistes dans leur alimentation, tout animal suffisamment petit pouvant potentiellement figurer dans leur menu du jour. Si elles capturent essentiellement des invertébrés, elles sont également capables d’ingurgiter d’autres amphibiens (têtards, tritons, anoures de petites tailles, etc.).
Les grenouilles vertes sortent d’hivernation relativement tard, généralement entre la mi-mars et le mois d’avril. La reproduction a lieu entre mai et juin, période durant laquelle une femelle peut pondre plus de 3 000 œufs déposés en amas sur la végétation aquatique. Les têtards se métamorphoseront entre août et septembre. Durant les mois d’automne, les grenouilles chercheront un site pour hiverner, bien qu’une partie d’entre elles resteront dans la mare où elles se sont reproduites pour s’enfouir dans la vase, un endroit idéal pour se protéger des rigueurs de l’hiver.
1 + 1 = 3 ?!
En biologie, on nous enseigne que les individus issus d’une hybridation entre deux espèces différentes ont généralement peu de chance de se reproduire à leur tour. C’est généralement le cas… sauf chez nos grenouilles vertes ! En effet, parmi les trois espèces présentées précédemment figurent une exception biologique, une « voleuse de gènes qui sème la panique dans les arbres généalogiques » (B. François, 2024). Il s’agit de la Grenouille verte commune (Pelophylax kl. esculentus) qui est une hybride entre la Grenouille de Lessona et la Grenouille rieuse. Sans entrer dans des détails trop complexes, retenez que notre Pelophylax kl. esculentus combine 50 % de gènes de Lessona et 50 % de gènes de rieuses. Evidemment, deux grenouilles hybrides ne pourront pas assurer une descendance viable entre elles, c’est pourquoi cette espèce devra sans arrêt s’hybrider avec une grenouille de l’espèce d’un de ses deux parents (rieuse ou Lessona) pour se maintenir. Si la majorité des populations de Pelophylax kl. esculentus présentes sur notre territoire sont issues de croisements récents entre la Grenouille rieuse, introduite massivement dès le 20ème siècle (cf. ci-dessous), et notre Grenouille de Lessona, il n’est pas exclu que certaines d’entre elles proviennent d’une hybridation datant de plusieurs dizaines de milliers d’années, alors que l’aire de répartition des différentes espèces européennes fluctuait au rythme des périodes glaciaires et interglaciaires. C’est pourquoi notre Pelophylax kl. esculentus, bien qu’hybride, est considérée comme une espèce native en Wallonie.
Après cette présentation très résumée du phénomène d’hybridogénèse à l’origine de notre Grenouille verte commune (Pelophylax kl. esculentus), intéressons-nous à la Grenouille rieuse qui, contrairement à notre petite Grenouille de Lessona indigène, n’est naturellement pas présente chez nous. La Grenouille rieuse présente en fait une aire de répartition naturelle très large (d’Europe centrale en Asie, en passant par les Balkans et la façade nord du Moyen Orient) dont la limite ouest n’est finalement pas si éloignée du territoire belge. Pour autant, cette espèce ne se reproduisait pas sur notre territoire avant son introduction au 20ème siècle. Les premières observations en Belgique datent des années 70, d’abord en Flandre et en Région Bruxelloise. À partir des années 1980, des populations apparaissent en Wallonie et la présence de l’espèce va rapidement s’étendre. Contrairement aux amphibiens indigènes, cette expansion est principalement liée aux activités humaines, c’est pourquoi on la retrouve essentiellement dans les zones les plus densément peuplées (Brabant wallon et environs proches des grandes villes wallonnes). La grenouille rieuse a été introduite volontairement, notamment pour la consommation de ses cuisses. Par la suite, elle a aussi été diffusée par les vendeurs de plantes aquatiques comme « grenouille de jardin ». Peu à peu, ces introductions répétées ont permis à l’espèce de s’installer durablement et de coloniser de nombreux plans d’eau.
La grenouille rieuse mérite bien son titre d’espèce invasive, car elle s’est parfaitement adaptée à son nouvel environnement, au point de coloniser d’elles-mêmes de nouveaux sites de reproduction et d’impacter négativement la faune locale. La plus grande menace est liée à la « pollution » génétique que le phénomène d’hybridation engendre avec notre petite grenouille verte indigène (Pelophylax lessonae). Le illustre la disparition progressive de cette espèce dans le processus d’hybridation, tandis que se perpétue la Grenouille verte commune (Pelophylax kl. esculentus).
Outre cette menace d’origine génétique, la grande taille et le caractère généraliste de la grenouille rieuse en fait une concurrente et une prédatrice redoutable face aux amphibiens autochtones. Une étude menée sur les contenus stomacaux de plus de 1000 individus a montré que toutes les espèces d’amphibiens étaient consommées par la Grenouille rieuse, et que 10 % des échantillons contenaient des amphibiens natifs (Fabian Pille et al., 2025). Par ailleurs, la même étude a pu démontrer la forte territorialité de l’espèce, au point de développer des comportements agressifs envers les autres (grenouilles vertes, rainettes, etc.) en période de reproduction. Enfin, le transport d’espèces exotiques comme la Grenouille rieuse favorise potentiellement la diffusion d’agents pathogènes (par ex. Ranavirus et Batrachochytrium dendrobatidis) nuisibles pour notre faune indigène.
Et pour conclure…
Cette histoire doit nous rappeler l’importance de ne pas réintroduire ou déplacer , car les dégâts sur la faune indigène sont parfois insoupçonnés et difficilement contrôlables, comme c’est le cas avec les phénomènes d’hybridations génétiques. Aujourd’hui, la gestion des grenouilles rieuses demeure particulièrement ardue, et ce pour deux raisons : sa distinction très compliquée sur le terrain avec la grenouille verte commune (pelophylax kl. esculenta) et sa très forte adaptabilité écologique.
Dans les sites occupés par la rieuse, il conviendra de promouvoir la complexité des habitats, tant aquatiques que terrestres, dans le but de créer des zones refuges favorables aux autres espèces d’amphibiens (à l’abri de la prédation et de la compétition avec la rieuse). Concernant la Grenouille de Lessona, il s’agira de porter une attention particulière sur ses populations encore non impactées par les deux autres espèces, par exemple en créant et en restaurant ses habitats afin de maintenir et consolider sa présence sur le territoire. Puisse le chant des grenouilles vertes indigènes continuer de résonner en Wallonie !
Sources :
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