Petite tortue deviendra grande… et envahissante
Elle fait partie de ces espèces animales que l’on croise au détour d’une promenade au fil de l’eau, sans s’en alarmer, et pourtant elle n’a rien à faire dans notre environnement européen. Elle, c’est la tortue à joues rouges, communément appelée « Tortue de Floride » … même si en réalité, cette dénomination un peu trompeuse englobe de nombreuses sous-espèces aux caractéristiques variées pouvant atteindre jusqu’à 8kg et 60 cm de long à l’âge adulte.
Qu’entend-on par « Tortue de Floride » ?
Le terme « Tortue de Floride » réfère à un ensemble de sous-espèces de tortues aquatiques originaires d’Amérique du Nord (espèce Trachemys scripta) identifiables à la couleur de leur plastron et aux marques colorées (rouges ou jaunes) sur leur tête. Parmi ses sous-espèces, la plus connue est sans doute Trachemys scripta elegans, facilement reconnaissable à la ligne rouge située en arrière de son oeil. Depuis l’interdiction de son importation en Europe, d’autres espèces nord-américaines que l’on appelle aussi parfois « Tortues de Floride » se retrouvent sur le marché, engendrant une confusion tant dans l’identification que dans la dénomination des individus.
Elles tirent leur nom de la localisation des fermes dans lesquelles elles font l’objet d’un élevage intensif depuis les années qui ont suivi la deuxième guerre mondiale.
Que dit la législation ?
Dès 1975 les Etats-Unis en interdisent la commercialisation sur leur territoire pour des raisons sanitaires : des cas de salmonellose liés à la détention de l’animal sont avérés. Le commerce de la tortue de Floride se tourne donc vers d’autres horizons, dont les pays européens qui continueront à l’importer massivement.
En Europe, elle a été importée à des fins ornementales et récréatives jusqu’aux années nonante, importation à laquelle l’Union Européenne a mis fin en 1997 (Règlement européen CE 2551/97).
Si 1997 marque la fin de son importation en Europe, cela ne met toutefois pas fin à sa présence dans notre environnement, bien au contraire. Victime de sa longévité et d’un certain désintérêt du public, elle va être de plus en plus présente dans la nature pour cause de lâchers intentionnels.
Aussi, en 2016, l’Union Européenne l’inscrit-elle sur la liste initiale des Espèces Exotiques Envahissantes (EEE) préoccupantes, impliquant plusieurs autres interdictions applicables à l’espèce : interdiction de la transporter, de la relâcher dans la nature, de la laisser se reproduire, de l’élever, de la détenir, etc.
Les individus détenus comme animaux de compagnie depuis une date antérieure à 2016 peuvent rester chez leur propriétaire à condition que celui-ci les notifie au Département Nature et Forêt (DNF) du Service Public de Wallonie et sous certaines conditions (cf Annexe 1 de l’AGW du 15 septembre 2022 dans les sources): « les animaux doivent être conservés en détention confinée et toutes les mesures appropriées doivent être mises en place par leur propriétaire pour s’assurer qu’ils ne puissent pas se reproduire ou s’échapper ».
Qu’entend-on par « envahissante » ?
Une espèce est considérée comme envahissante lorsqu’elle constitue une menace pour la biodiversité, les services écosystémiques associés, la santé humaine ou l’économie. Cela peut être lié à des facteurs divers et multiples : son habitat, son alimentation, sa reproduction, sa longévité, etc.
Attardons-nous sur les habitudes de la tortue de Floride pour mieux la connaître, et par conséquent mieux comprendre l’impact de sa présence dans un environnement qui n’est pas le sien. En effet, outre les conséquences sanitaires, son impact est également remarqué au niveau environnemental, même si à ce jour il n’a été que peu étudié.
- En termes d’alimentation, selon l’atlas des reptiles de Wallonie, les jeunes sont d’avantage carnivores que les adultes, ils sont très voraces et se nourrissent d’autres animaux alors que les adultes seraient principalement herbivores. L’espèce en milieu naturel se nourrirait de mollusques, d’arthropodes, de larves d’amphibiens et de poissons et d’oeufs d’espèces aquatiques. Lorsqu’elle atteint 20-30 cm, la tortue peut plus facilement s’attaquer à des poissons, des amphibiens et des poussins d’oiseaux d’eau. Les tortues de Floride peuvent aussi manger de petits vertébrés morts ou malades.
- Même si sa reproduction semble moins problématique, elle pourrait le devenir en raison du réchauffement climatique auquel nous sommes confrontés. En effet, des pontes de tortue de Floride sont observées en Belgique mais les oeufs n’arrivent pas à l’éclosion en raison de températures trop faibles pour permettre le développement des embryons. Il n’y a donc pas de reproduction réussie connue en Belgique et dans les régions limitrophes. A ce jour, son expansion a donc été déterminée uniquement par les lâchers en nature, mais si la hausse des températures lui permettait de se reproduire un jour sous nos latitudes, elle représenterait une menace réelle en raison de son adaptabilité, sa voracité et sa longévité importante.
- Élevées dans le but de mener une vie confinée (aquarium, bassin et mares ornementales), elles finissent souvent leur existence, libres de leurs mouvements dans la nature, relâchées par des propriétaires lassés de leur compagnie. Observées principalement dans des zones urbaines et périurbaines, elles recherchent bras de rivière, marais et étangs à la végétation abondante et présentant des berges et promontoires leur permettant de se chauffer au soleil pour assurer leur thermorégulation.
Quel est son impact ?
Pour résumer, l’impact des tortues de Floride sur la biodiversité indigène a été très peu étudié et n’est pas prouvé scientifiquement : leur présence dans un milieu aquatique n’entraîne pas forcément une diminution généralisée des espèces locales. Il n’y a pas d’impact négatif démontré scientifiquement de la présence de tortues adultes sur les autres espèces d’animaux indigènes (poissons, amphibiens etc…).
Cependant, au vu du nombre important des individus dans la nature et de leur comportement vorace, il n’est certainement pas nul. Elle est suspectée d’avoir un effet négatif sur la flore et la faune aquatiques quand elle est présente en forte densité, en particulier sur les amphibiens et les invertébrés.
Ne négligeons pas non plus son impact sanitaire : transmission de maladies et de parasites tels que des nématodes.
Quel est l’état des populations en Belgique aujourd’hui ?
Comme vous pouvez le voir sur la carte, l’espèce est très largement répandue, spécialement au nord du sillon Sambre et Meuse. Elle est rencontrée principalement dans les zones urbaines et péri-urbaines, spécifiquement autour d’Anvers, Bruxelles, Gand, Mons, Ottignies et Liège. On la rencontre également dans des milieux plus naturels comme les zones humides de la vallée de la Haine.
Et aujourd’hui, comment gère-t-on les individus présents sur notre territoire ?
Même si on ne les y importe plus et qu’elles ne s’y reproduisent pas (encore ?), de nombreuses tortues sont présentes sur notre territoire, soit chez des particuliers, soit dans la nature. Alors que faire quand on possède ou que l’on trouve un individu ?
Les options qui s‘offrent à nous ne sont pas nombreuses, mais elles sont claires et précises :
- s’adresser à un refuge agréé pour l’accueil d’une espèce inscrite sur la liste européenne des EEE préoccupantes,
- s’adresser à un refuge pour procéder à une euthanasie dans le plus grand respect des règles du bien-être animal,
- … ou tout simplement en prendre soin jusqu’à la fin de sa vie, dans un confinement strict.
Vous l’aurez compris, même lorsque vous apercevez un groupe de tortues de Floride, paisibles et bien installées sur un tronc au soleil dans un bras de rivière, dans un marais ou un étang, n’oubliez pas qu’il ne s’agit pas là de leur habitat naturel, n’envisagez donc jamais d’y relâcher une petite (ou grande !) compagne, au risque de déséquilibrer la biodiversité locale à court, moyen et long terme.
Sources
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